Les Chroniques Ludiques

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Problématique époquale de la temporalité ludique ou pas

Publié par Angelo Curatolo sur 18 Mars 2011, 14:08pm

Catégories : #Divers

 

fast_snail_id86636_size350.jpgIl y a une dizaine d'années à peine, lorsque l'on jouait à un jeu de société, le joueur lent, celui qui prenait le temps lors de son tour de bien peser le pour et le contre de chaque option, était considéré comme un joueur de qualité, il apportait une valeur ajoutée à nos parties, la garantie d'un challenge à la hauteur.

Aujourd'hui, cette figure du joueur posé et analytique est devenue insupportable, personnifiant l'ennui, plus question d'accepter un tel joueur à notre table, il gâcherait la partie. J'avoue avoir adhéré à ce courant de pensée  ; pourtant, lorsque j'essaye de comprendre ce qui m'attire et me procure de la satisfaction dans la pratique du jeu, je dois révoquer cette approche.

Un des aspects m'ayant d'emblée séduit dans le jeu de société est sa temporalité. Comme lorsque l'on ouvre un livre, on pénètre dans une autre dimension, un rapport différent au temps, on le fait changer de rythme, on le fait ralentir ou accélérer à sa guise. Et dans le jeu de société, ce qui est d'autant plus fascinant, c'est que l'on construit ce rythme à plusieurs, c'est ensemble que se construit inconsciemment cette bulle temporelle, que l'on fait s'étirer ou se contracter selon les moments de tension ou de détente du jeu, bulle qui nous absorbe dans son flux différent et séparateur de celui du reste de la journée, dédié aux aspects plus pratiques et professionnels de notre vie quotidienne.

Or, au fil du temps, on ne lui échappe jamais, j'ai pu constater, au cours des nombreuses et régulières soirées jeux et autres animations auxquelles je participe, que de moins en moins de joueurs acceptent une cassure d'un certain rythme imposé par leur emploi du temps. Pour beaucoup, et je ne parle pas ici du grand public, pour qui il est normal de craindre l'inconnu, mais bien des joueurs, ceux intéressés, les motivés de la chose ludique, pour un nombre sans cesse croissant d'individus appartenant à ce microcosme en expansion, les temps d'attente trop longs, qu'ils considèrent ou perçoivent comme trop longs entre les tours de jeux, leur sont devenus intolérables, et ils mettent ainsi au pilori quantité de jeux aux qualités et à la profondeur indéniables, mais leur apparaissant comme des jeux, des objets, pas assez dynamiques et nerveux, ils les délaissent et pire, les critiquent sur ces seuls critères.

Il n'est pas question pour moi d'opposer les jeux plus légers et rapides aux jeux plus longs et complexes, ni de dégager une préférence, je nage dans le même courant que tout le monde et je joue évidemment le plus souvent à des jeux peu gourmands en heures, minutes, secondes. Mais force est de constater un certain malaise et un inconfort de plus en plus présents face à la lenteur, que celle-ci soit présente intrinsèquement dans la mécanique d'un jeu ou dans l'attitude d'un joueur, phénomène qui n'existait pas encore il y a une dizaine d'années, je le sais, j'étais là.

Je n'ai pas besoin de faire trop d'efforts, même à mon modeste niveau, pour comprendre que ce phénomène est incontestablement lié à la cadence frénétique que nous impose la société, et que cette cadence est en train de devenir la norme dans tous les domaines et chez de plus en plus de personnes aspirées par un système qui ne veut plus, qui ne peut plus s'arrêter et qui donc n'est plus capable de prendre le temps de prendre du recul; peut-être parce que s'arrêter et prendre du recul nous mettrait face à face avec des choses trop effrayantes aujourd'hui pour pouvoir encore se le permettre.

Même si le jeu de société est avant tout un divertissement, il peut nous enrichir et nous donner des leçons, une de ses leçons les plus importantes étant peut-être de réfléchir aux conséquences de nos décisions, de peser le pour et le contre, d'essayer d'envisager ce que telle action nous fera gagner et/ou perdre. Vouloir transformer le jeu en une pratique consommée uniquement de façon rapide nous fait perdre cet aspect des choses, cet entraînement patient face à nos choix en quelque sorte.

De même que se montrer désagréable face à un joueur lent pourrait être une forme d'intolérance, de tentative d'imposer une norme, alors que nous sommes tous différents par les chemins que nous empruntons dans la réflexion.

Ne pas supporter les temps d'attente excessifs pourrait être aussi une approche égoïste du jeu, seul compte notre temps de jeu, celui des autres nous est indifférent, notre seul plaisir compte, point.

Combien de fois n'entends-je pas certains de mes amis me parler des quantités pharaonesques de leurs parties de tel ou tel jeu, enchaînées en ligne en un temps record. Mais ce n'est pas du jeu, une partie de jeu de société est caractérisée par une interaction permanente, une compétition et un échange constant entre plusieurs individus présents physiquement autour d'une table, qui ont dû prendre rendez-vous, s'organiser et réserver du temps à cet effet; jouer à des jeux en ligne équivaut à de la masturbation ludique faute de partenaires et d'efforts consentis pour aller vers les autres.

En ce qui me concerne je ne joue pas en ligne, parce que comme je l'ai déjà fait comprendre, je ne considère pas cela comme jouer. Observer mes partenaires est indissociable de ma pratique et de mon plaisir ludique, voir intérieurement leurs méninges les conduire vers la torture ou la jubilation, leurs mouvements, leurs mains s'élancer sur le plateau de jeu puis éventuellement se contracter face à l'incertitude (spéciale dédicace à Tanju), trembler secrètement, prier pour qu'un joueur ne ruine pas votre stratégie par sa ruse, tout cela est indispensable à l'épanouissement total d'une partie et à l'accomplissement du bonheur ludique, mais tout cela n'est souvent possible que si on laisse le temps faire son office et que l'on se montre respectueux des autres.

 

 

Angelo

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Geoffroy 22/03/2011 17:49


Très bel article.


Angelo Curatolo 23/03/2011 14:02



Merci Geoffroy



Marcus 20/03/2011 23:15


Non seulement je suis pleinement en accord avec Angelo, mais je vais en rajouter une couche : le lent, c'est l'autre... celui dont c'est le tour quand ce n'est pas nous. Encore une manifestation
évidente d'une relation au temps bien subjective qui aurait arraché un rictus à Albert ;-)
D'ailleurs, Albert joue... c'est son tour... il réfléchi un peu quand même pour tenter d'optimiser son tour. Puis... c'est au suivant... Argh! Voilà déjà 4 minutes qu'Albert trouve le temps long !
Ben oui, il n'a rien d'autre à faire, alors... le temps lui paraît plus long !
Tout ça pour dire qu'il y a certainement des joueurs plus rapides et d'autres plus lents (le premier est-il meilleur pour autant ?). Mais ce sont les autres qui nous semblent lents ! Faites le test
: après quelques parties avec un même groupe, demandez à chancun ce qu'il pense des autres à ce sujet... il y aura sans doute un participant qui aura le meilleure note (si j'ose dire), mais (quasi)
tous auront droit à une part du gâteau ;-)


Angelo Curatolo 30/03/2011 13:20



Bien vu Marcus !



Stéphane Josephy 20/03/2011 11:17


J'apporterais bien un léger contre-pied au sens général de cet (excellent) billet. Je suis un joueur rapide, mais je n'aurai jamais de problème à jouer avec un joueur réfléchi, plus lent que la
moyenne; et pour ce qui est de la résistance à la durée, aucun jeu ne m'excite autant qu'un Through the Ages étendu sur 6 à 8 heures. Mais il me semble tout de même qu'il faille respecter une
'étiquette' minimale. Quand un Funkenschlag dure 5 heures au lieu de 2,-ça m'est arrivé-, bah le plaisir s'estompe, pour tout le monde, et on rentre à la maison avec une impression mitigée.
Je pense qu'il est donc important de respecter le temps d'action des joueurs plus lents, mais qu'il convient aussi à ceux-ci de respecter la dynamique de la tablée. Accepter les temps d'attente,
mais éviter les temps d'attente excessifs. Ce n'est pas une question d'adopter un rythme effréné, calqué sur le reste de nos activités professionnelles et sociales, mais juste préserver la
composante 'plaisir' de notre beau hobby.

Quant au jeu online, bah, c'est aussi un très pratique plan B quand on manque d'adversaires. Si tu as un tour de magie pour rendre Through The Ages sexy auprès de ma femme, je suis preneur ;-)


Angelo Curatolo 23/03/2011 14:02



Sûr que les joueurs lents ne doivent pas tomber dans l'exces et respecter eux-aussi les autres joueurs à table, mais aujourd'hui j'ai l'impression que la marge de tolérance s'est réduite à leur
encontre de façon générale.


Sinon, il doit y avoir un marché pour les filtres magiques pour épouses de joueurs ;o)



Aurélie 19/03/2011 14:04


Chouette article, tu as saisis l'essence même d'un bon jeu de plateau... c'ets vrai qu'on est dans une bulle temporelle, la dernière partie ou j'ai ressenti ça c'était à Caylus... on a mis une
plombe à jouer et on s'en est même pas rendu compte... ;-) c'était chouette


Angelo Curatolo 23/03/2011 13:58



Merci pour ton chouette commentaire Aurélie ;o)



Tonio 18/03/2011 17:11


Superbe essai angelo. J'avoue que comme toi j'étais un peu impatient lors de parties avec des joueurs qui prenaient leur temps. Mais après réflexion, j'adhère complètement à ton approche. Je
préfère de loin un joueur qui prend son temps avant de jouer que celui qui joue un peu n'importe comment. Je suis pas des plus lents mais pas des plus rapides non plus. Je me demande si finalement
c'est pas aussi un peu pour ça que je me suis (re)tourner vers le jeu de rôle où le temps passe sans s'en rendre compte, où il n'y a pas ou presque pas de pression de temps et où le principal se
trouve autour de la table avec des gens qui sont venus passer un bon temps sans presser (on continuera bien à la prochaine partie). J'applaudis donc et je te remercie de cette réflexion bien à
propos.
Tonio.


Angelo Curatolo 19/03/2011 09:59



Merci Tonio


et vive le jeu de rôle ;o)



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