Les Chroniques Ludiques

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Ma rubrique-à-brac...


Pourquoi j'ai commencé à pratiquer le «Jeu de Rôle» après 38 ans d'innocence et autres considérations parentales, nostalgiques et prospectives par le tenancier des Chroniques Ludiques

Publié par Angelo Curatolo sur 8 Septembre 2009, 09:33am

Catégories : #Divers

  Depuis leurs premiers jours dans ce plan d'existence pollué et malsain, mes trois enfants ont pris l'habitude de me voir débarquer presque tous les soirs avec un nouveau jeu dans ma besace. Et depuis que j'ai ouvert une boutique, cette fréquence est passée de presque tous les soirs avec un nouveau jeu à « tous les soirs avec plusieurs nouveaux jeux ». Face à cette malédiction familiale, mes rejetons ont développé naturellement des mécanismes de défense aussi diversifiés qu'efficaces. Que ce soient leurs devoirs et/ou leçons qui les empêchent de faire une partie de Caylus; ou encore qu'ils lèvent vers moi, depuis l'écran de leur ordinateur à la luminescence laiteuse démoniaque, un visage livide aux yeux rougeâtres et aux paupières tombant sur des cernes d'un autre âge pour me signifier qu'il est hors de question qu'ils se déconnectent en plein milieu d'une instance juste pour me faire plaisir; ou bien que ç'aurait été avec joie, mais que, pas de chance, c'est justement le moment tant attendu d'une diffusion d'une quinzaine d'épisodes d'affilée d'un feuilleton narrant les ineptes péripéties d'une jeune chanteuse schizophrénique à tendance paranoïaque nageant dans un océan apparemment sans fin de biens matériels coûtant au minimum la peau des fesses; ou alors que je dérange une séance test de relookage expérimentale, suite à laquelle ils nous faudra, à mon épouse et moi, au moins trois jours d'acharnement et de grognements avant d'y voir clair dans la salle de bain; ou même, ne reculant devant aucune ignominie, prétextant des problèmes intestinaux récurremment incontrôlables.

Un homo-ludicus ordinaire se serait découragé pour moins que ça et aurait fini sa carrière en n'allant plus exercer son art que dans des clubs bruxellois fréquentés par des joueurs psychopathes-pinailleurs, cherchant querelle à la moindre distraction d'un adversaire, débraillés, mal rasés, mal peignés, à la braguette entrouverte, au teint blafard et à la bedaine rebondie par de la bière et des pizzas flasques de supermarché.

J'aurais pu effectivement me résigner lâchement face à ce barrage démesuré bâti par une progéniture méprisant mon affection pour les divertissements non-technoïdes pratiqués depuis l'aube de l'humanité avec des petits bouts bois, ossements, plaquettes en pierre gravées... et remplacés de nos jours par des cartons divers, de la bakélite et autres plastiques importés directement depuis le lointain Empire du Milieu. Mais c'était sans compter sur le gène particulier de l'opiniâtreté crasse qui ne dort que d'un œil sous ma surface molle, lequel me fut légué par une série d'ancêtres tous plus têtus que leur mule sicilienne ou que les nuages de mouettes criardes suivant infatigablement le sillage de leurs frêles embarcations de pêche.

Me voilà donc de retour dans mon foyer ingrat, par un de ces soirs belges typiques, grisâtres, humides, venteux, en deux mots complètement démoralisants, avec dans ma besace, non pas une lourde, volumineuse et épaisse boîte de jeu, mais une fine et dérisoirement légère boîte d'initiation aux Jeux de Rôles : " Les Chroniques Oubliées" – BlackBook Editions – 39,90€ prix de vente public ».

Pourquoi ai-je fait ça ? Qu'est ce qui m'a pris, en cette sinistre soirée vouée à un abrutissement programmé devant « Fantômas contre Scotland Yard » ? Quel perfide démon s'est-il blotti au creux de mon âme pour me forcer à pareil reniement des mes habitudes ludiques ?

Je ne suis pas « rôliste », comme ils disent, du moins ne l'étais-je pas, je vous le jure, plein de gens de bonne famille pourront vous le confirmer. J'ai bien acheté ma boîte de « L'oeil Noir » quand j'avais quinze ans, et même plusieurs manuels de « Donjons & Dragons » à la même époque, je le confesse, où je lorgnais à travers la petite vitrine étincelante de merveilles exotiques exposées par la boutique « Dédale », laquelle me faisait miroiter un avenir d'expériences inconnues et prometteuses, déclenchant dans mes mornes pupilles d'adolescent boutonneux et désargenté un foyer flamboyant de désir proche de la folie.

Je dus toutefois me contenter de la lecture et de la relecture de ces épais ouvrages obscurs qui ne daignent offrir les lourdes clefs de leur compréhension qu'aux plus courageux, tenaces et motivés aspirants au statut de « Maître de Jeu ». Pour quelles raisons, alors, suis-je passé à côté de longues et inoubliables parties de Jeu de Rôle, malgré mon enthousiasme et ma foi naissante ? Simplement à cause de cet âpre et navrant constat : les enfants de ma tranche d'âge que je côtoyais étaient pour la plupart de gros nuls n'aimant pas lire et possédant autant d'imagination que le modèle type du prof aigri et dépressif officiant dans l'enseignement secondaire. Des camarades de classe qui, lorsque je leur révélai fébrilement que je m'étais lancé dans la lecture du « Seigneur des Anneaux », me rétorquaient que j'avais des lectures de fille, voire des penchants bizarres. Remettons-nous dans le contexte, le mot « Internet » était totalement inconnu du public, ne lui évoquant rien si ce n'est une peut-être une quelconque société de nettoyage, et aucune librairie bruxelloise (si l'on excepte « Malpertuis », que je ne dénichai qu'un an plus tard et qui me projeta ensuite dans d'horribles profondeurs aussi ténébreuses qu'abyssales) ne disposait dans ses rayons de la trilogie de sir Tolkien. Trilogie que je parvins finalement à dégoter, après que j'eus cru mon dernier espoir envolé de pouvoir un jour poser mes yeux sur cette prose aussi mythique et héroïque que l'Iliade, grâce à l'aide providentielle du couple de tenanciers du tabac-journaux de mon quartier, qui voulut bien effectuer une recherche pour moi et me le commander; que Galadriel bénisse ce couple qui tient encore aujourd'hui son enseigne « Oliver Kid » dans la commune mal famée d'Auderghem.

Je me rabattis donc sur les jeux de plateaux, et notamment les wargames de la séries « Cry Havoc », auxquels j'avais réussi à convertir un copain de classe et à en faire un partenaire régulier; nous passions des après-midi entières, et parfois des nuits, à se faire affronter des armées constituées d'une multitudes de petits pions en cartons qu'il faillait trier, empiler et activer sur des cartes truffées d'hexagones, sans parler de la résolution des combats et des déplacements qui s'effectuaient à l'aide d'une pléthore de tables remplies d'une avalanche de modificateurs; toute une époque, quoi... Puis la poule aux œufs d'or Richard Garfield nous pondit « Magic the Gathering », puis je réussis ma première connexion à Internet, qui tenait plus du miracle ésotérique que de l'informatique, puis j'ai rejoint les premiers groupes de discussion, puis Ankou, puis la ludothèque idéale de Bruno Faidutti, puis TricTrac et mon destin fut dès lors pour ainsi dire scellé à celui des jeux de société.

Mais cela ne répond toujours pas à l'angoissante question qui est de savoir pourquoi je me suis mis en tête de jouer avec mes enfants à un Jeu de Rôle, comme ça, paf (je dis souvent paf). Et bien, pour plusieurs raisons que je vais tenter d'éclaircir, vous n'êtes pas au bout de vos peines...

La principale de ces raisons, celle sous-jacente et soutenant toutes les autres, c'est justement que mon premier élan ludique indépendant, entendez par là : non guidé par un adulte souriant bienveillant ou une campagne publicitaire hypocritement iconoclaste, me porta instinctivement vers les Jeux de Rôle, et que cet élan primaire continua certainement, lové comme un poulpe dans une crevasse rocailleuse sous-marine, à sommeiller en moi, et vous connaissez l'adage aussi bien que moi , n'est pas mort ce qui à jamais dort... Vinrent s'ajouter à cela les différents éléments suivants qui contribuèrent, aussi lentement que sournoisement, à réveiller la bête. Tout d'abord les rôlistes eux-mêmes, que je croisai de-ci de-là au cours de mes pérégrinations ludiques, m'attachant même à certains d'entre eux, Dieu préserve mon âme; des pratiquants ou ex-pratiquants, mais toujours porteurs d'une foi indéfectible envers leur loisir au parfum excentrique. Une foi que je vous exhorte à ne pas éprouver, tendez leur ne fût-ce qu'une misérable brindille, du genre « et les Jeux de Rôle, c'est chouette ou bien ?... » et vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même face à la mine déconfite et rageuse de votre compagne lorsque vous rentrerez à l'aube, suite à ce qui ne devait être qu'une petite partie de « Tigre & Euphrate » entre potes, hagard, l'esprit encore enlisé dans les évocations passionnées de contrées fantasmagoriques perdues ou de galaxies peuplées de poulpes savants, parcourues d'aventuriers trimbalant une batterie d'équipements digne du meilleur camelot du continent indien. Et puis, un jour, repaf, j'ai aussi ouvert la plus géniale des boutiques de jeux de l'univers, selon mon petit voisin polonais Karol, qui vient s'extasier au minimum trois fois par jour devant mes boîtes et baver sur mon carrelage; boutique qui me permet, dorénavant, de compulser moult ouvrages interdits, à la lumière naturelle et en portant des gants et un masque chirurgical, je vous rassure. Une dernière chose encore a fini d'enfoncer le pieu dans mon cœur désormais fragile de commerçant : « La Vibration ». Vous ne voyez pas de quoi je veux parler, vous ne la ressentez pas, cette vibration ? Cette onde inaudible et invisible, encore naguère emprisonnée dans le carcan d'une sous-culture faite de journaux télévisés et de reportages binaires je m'en foutistes, cette vague sourde qui se propage inexplicablement depuis quelque temps sur toute la surface du globe pour entrer en résonance, de façon exponentielle, avec le cœur de plus en plus de badauds, jeunes ou moins jeunes; je veux parler de la vibration du « Jeu de Rôle » qui revient de loin, certes, mais que l'on ne peut nier. Cette vibration se manifeste par un intérêt et un regain de motivation que je constate tous les jours dans ma boutique, dans mon entourage et partout sur le web, par une revitalisation soudaine de nombreux sites (Le GrogSDENJeux d'OmbresAntonio Bay - Dices...), des éditeurs qui éditent en pagaille (7ième Cercle, Sans détour, Blackbook, John Doe..), un nouveaux magazine qui voit le jour (Jeux de Rôle magazine), la base de données la plus importante sur les jeux de société ouvrant même un clone entièrement dédié aux Jeux de Rôles (Geekdô); plus convaincant encore, les réactions parentales s'avèrent positives lorsque l'on aborde le terrain des Jeux de Rôle, n'amalgamant plus Donjons & Dragons et pratique du sado-masochisme - à ce sujet je vous raconterai une anecdote rigolote m'étant personnellement arrivée si vous passez un jour à la boutique (je sais, je suis très fort) - et, mieux que ça, ils acceptent même de me confier sans crainte leur progéniture pour des après-midi d'initiation, dates de ces après-midi que vous trouverez par ici (je suis imbattable je vous dis).

Tout cela n'est peut-être qu'un léger frémissement parmi d'autres, mais je suis prêt à parier le menu sushi à 26 € du Mangetsu que nous vivons les prémices d'un « revival » tranquille, assumé et cette fois bien plus accepté, pour ne pas dire toléré, que par le passé, s'annonçant plus facilement générateur d'envies de s'y plonger, et ce par une plus large palette de la population que celle d'habitude accolée à la chose rôlistique.

Maintenant que j'en arrive doucement à la conclusion de cet article, je me rends compte que tout cela sonne un peu comme un « Coming Out », mais un Coming Out qui n'a pas de raison d'être, puisqu'il tombe sous le sens que la pratique du Jeu de Rôle est une activité ludique, sociale, littéraire et intellectuelle extrêmement enrichissante.

Ma conclusion sera donc brève et concise : « Je joue désormais un soir par semaine une partie de jeux de rôle avec mes trois enfants et on prend son pied ! »

 

Angelo

(Correction orthographique : Agnès HU)

 

 

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Stéphan 04/06/2011 10:44


bonjour
je pense que nous avons le genre de flamme qui, une fois allumée, est véritablement très difficile à éteindre. Elle sourd sous les cendres et reste une petite braise ténue, mais elle reste et
continue de brûler, nous permettant de nous y réchauffer. La preuve, je viens de retrouver avec une certaine émotion et un grand plaisir une très grade partie de ma ludothèque et de ma
j-d-r-othèque, d'anciens magasines, des gribouillis...j'en ai encore pour des vies de jeu! Vers l'infini et au-delà...bon jeu!


Stéphan 03/06/2011 16:30


bonjour
c'est par hasard (presque) que je suis arrivé sur ce texte très sympathique, plein de clins d'oeil et qui me ramène quelques années en arrière quand moi aussi j'avais l'oeil brillant devant
certaines vitrines contenant de véritables petits trésors qu'il me tardait de découvrir...et j'ai pu lire avec grand plaisir que mon loisir préféré fait encore des émules et de nouveaux adeptes. Il
me tarde de recréer une table de jeu à la maison également. Je vous souhaite de très belles aventures, du rêve à foison ainsi que moults souvenirs de ces merveilleuses contrées lointaines qu'un
petit peu de curiosité permet de découvrir et de ne plus jamais oublier.
Ludiquement. Stéphan


Angelo Curatolo 03/06/2011 16:42



Merci Stephan, puisse notre petite flamme briller longtemps ;o)


 



michael 10/09/2009 15:20

Et bien c'est deja une belle aventure rien qu'a lire ton article, et ca donne envie d'essayer quand on ne connait pas .....:-)

Angelo Curatolo 10/09/2009 15:22


C'était un peu le but de cet article, merci pour ton attention ;o)


Mr Pomme 08/09/2009 16:17

Jolie prose,
Pour l'instand je recommence à stocker du jdr en ayant un peu peur que ça disparaisse (je viens de recup du cthlhu 5 eme edition et je soudois mes camarade pour recup du ins/mv :p)Je reve d'une bonne partie de jdr :).

Il me semblait bien que le jdr t'avait emporté sur son chemin depuis quelque temps, je me demandais justement le pourquoi ;)

Angelo Curatolo 08/09/2009 16:47


Merci mister Pomme !
Je démarre en tant que simple joueur aussi dés la fin du mois si tout va bien...


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