Vendredi 18 mars 2011
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Il y a une dizaine d'années à peine, lorsque l'on jouait à un jeu de société, le joueur
lent, celui qui prenait le temps lors de son tour de bien peser le pour et le contre de chaque option, était considéré comme un joueur de qualité, il apportait une valeur ajoutée à nos parties,
la garantie d'un challenge à la hauteur.
Aujourd'hui, cette figure du joueur posé et analytique est devenue insupportable,
personnifiant l'ennui, plus question d'accepter un tel joueur à notre table, il gâcherait la partie. J'avoue avoir adhéré à ce courant de pensée ; pourtant, lorsque j'essaye de comprendre
ce qui m'attire et me procure de la satisfaction dans la pratique du jeu, je dois révoquer cette approche.
Un des aspects m'ayant d'emblée séduit dans le jeu de société est sa temporalité. Comme
lorsque l'on ouvre un livre, on pénètre dans une autre dimension, un rapport différent au temps, on le fait changer de rythme, on le fait ralentir ou accélérer à sa guise. Et dans le jeu de
société, ce qui est d'autant plus fascinant, c'est que l'on construit ce rythme à plusieurs, c'est ensemble que se construit inconsciemment cette bulle temporelle, que l'on fait s'étirer ou se
contracter selon les moments de tension ou de détente du jeu, bulle qui nous absorbe dans son flux différent et séparateur de celui du reste de la journée, dédié aux aspects plus pratiques et
professionnels de notre vie quotidienne.
Or, au fil du temps, on ne lui échappe jamais, j'ai pu constater, au cours des nombreuses et
régulières soirées jeux et autres animations auxquelles je participe, que de moins en moins de joueurs acceptent une cassure d'un certain rythme imposé par leur emploi du temps. Pour beaucoup, et
je ne parle pas ici du grand public, pour qui il est normal de craindre l'inconnu, mais bien des joueurs, ceux intéressés, les motivés de la chose ludique, pour un nombre sans cesse croissant
d'individus appartenant à ce microcosme en expansion, les temps d'attente trop longs, qu'ils considèrent ou perçoivent comme trop longs entre les tours de jeux, leur sont devenus intolérables, et
ils mettent ainsi au pilori quantité de jeux aux qualités et à la profondeur indéniables, mais leur apparaissant comme des jeux, des objets, pas assez dynamiques et nerveux, ils les délaissent et
pire, les critiquent sur ces seuls critères.
Il n'est pas question pour moi d'opposer les jeux plus légers et rapides aux jeux plus longs
et complexes, ni de dégager une préférence, je nage dans le même courant que tout le monde et je joue évidemment le plus souvent à des jeux peu gourmands en heures, minutes, secondes. Mais force
est de constater un certain malaise et un inconfort de plus en plus présents face à la lenteur, que celle-ci soit présente intrinsèquement dans la mécanique d'un jeu ou dans l'attitude d'un
joueur, phénomène qui n'existait pas encore il y a une dizaine d'années, je le sais, j'étais là.
Je n'ai pas besoin de faire trop d'efforts, même à mon modeste niveau, pour comprendre que ce
phénomène est incontestablement lié à la cadence frénétique que nous impose la société, et que cette cadence est en train de devenir la norme dans tous les domaines et chez de plus en plus de
personnes aspirées par un système qui ne veut plus, qui ne peut plus s'arrêter et qui donc n'est plus capable de prendre le temps de prendre du recul; peut-être parce que s'arrêter et prendre du
recul nous mettrait face à face avec des choses trop effrayantes aujourd'hui pour pouvoir encore se le permettre.
Même si le jeu de société est avant tout un divertissement, il peut nous enrichir et nous
donner des leçons, une de ses leçons les plus importantes étant peut-être de réfléchir aux conséquences de nos décisions, de peser le pour et le contre, d'essayer d'envisager ce que telle action
nous fera gagner et/ou perdre. Vouloir transformer le jeu en une pratique consommée uniquement de façon rapide nous fait perdre cet aspect des choses, cet entraînement patient face à nos choix en
quelque sorte.
De même que se montrer désagréable face à un joueur lent pourrait être une forme
d'intolérance, de tentative d'imposer une norme, alors que nous sommes tous différents par les chemins que nous empruntons dans la réflexion.
Ne pas supporter les temps d'attente excessifs pourrait être aussi une approche égoïste du
jeu, seul compte notre temps de jeu, celui des autres nous est indifférent, notre seul plaisir compte, point.
Combien de fois n'entends-je pas certains de mes amis me parler des quantités pharaonesques
de leurs parties de tel ou tel jeu, enchaînées en ligne en un temps record. Mais ce n'est pas du jeu, une partie de jeu
de société est caractérisée par une interaction permanente, une compétition et un échange constant entre plusieurs individus présents physiquement autour d'une table, qui ont dû prendre
rendez-vous, s'organiser et réserver du temps à cet effet; jouer à des jeux en ligne équivaut à de la masturbation ludique faute de partenaires et d'efforts consentis pour aller vers les
autres.
En ce qui me concerne je ne joue pas en ligne, parce que comme je l'ai déjà fait comprendre,
je ne considère pas cela comme jouer. Observer mes partenaires est indissociable de ma pratique et de mon plaisir ludique, voir intérieurement leurs méninges les conduire vers la torture ou la
jubilation, leurs mouvements, leurs mains s'élancer sur le plateau de jeu puis éventuellement se contracter face à l'incertitude (spéciale dédicace à Tanju), trembler secrètement, prier pour
qu'un joueur ne ruine pas votre stratégie par sa ruse, tout cela est indispensable à l'épanouissement total d'une partie et à l'accomplissement du bonheur ludique, mais tout cela n'est souvent
possible que si on laisse le temps faire son office et que l'on se montre respectueux des autres.
Angelo